L’horreur et la fatalité se sont données carrière dans tous les siècles.

Edgar Allan Poe

 

 

Arachné, Fileuse du Destin : Part I

 

 

Les Légendes de Pangréa: Arachné, Fileuse du Destin

 Par Bazhell Reed

 

 

Le Concours

 

 Après une longue journée de labeur, entrecoupée de trêves idylliques, Arachné et Calliste s’engagèrent sur le chemin de terre menant à la somptueuse villa d’Alcibiade. Le soleil rougeoyant de la fin du jour projetait ses rayons par-dessus la haute cime des pins, illuminant le jardin et le péristyle en marbre blanc démesuré, d’un halo d’or et de feu. Le couple, mal à l’aise, hésita en voyant la cohorte de nobliaux se pavanant dans la grande cour.  Calliste réajusta sa tunique lie-de-vin et demanda soucieux.

— J’ai l’air correct ? Je ne voudrais pas te causer du tort, je ne connais pas grand-chose de leur manière.

— Tu es magnifique, ne t’en fait pas nous allons juste voir Alcibiade pour parler, nous ne resterons pas longtemps. Attends, ouvre un peu le col de ta tunique … Voilà c’est mieux, au moins ils te regarderont au lieu de te parler. Plaisanta Arachné dans un sourire candide.

Main dans la main, ils traversèrent le jardin en essayant de faire bonne figure, la tête haute et le buste droit, avec la juste démarche entre détermination et légèreté. Arachné était resplendissante, drapée dans un péplos bleu royal, ceinturé à sa fine taille d’un cordon de soie jaune, elle n’avait rien à envier aux riches dames bardées de bijoux et aux bras flasques. Sa silhouette délicate attirait regards et convoitises, tout comme Calliste s’attira la jalousie de certains hommes. Qu’importe, ils ne prêtaient guère attention à ce genre de bassesses, et continuèrent jusqu’à la cour intérieur. A peine la superbe porte d’argent franchie, Alcibiade, avec un nez aussi rouge que sa tunique, s’écria :

« Vous êtes là ! La tisseuse de Siguila et son délicieux Calliste ! Je suis ravi, mais ravi, si vous saviez, que vous ayez accepté mon invitation. »

Ils n’eurent pas le temps de répondre que le seigneur bedonnant les entraina dans une succession interminable de présentations. Il vanta, bien au-delà du raisonnable, les talents d’Arachné en présentant les nombreuses toiles, tapisseries et vêtements qu’il lui avait commandé. Tandis qu’un groupe de veuves fortunées tournoyaient autour de Calliste comme les corbeaux au-dessus du champ de bataille. Alcibiade les emmena à l’écart, dans une pièce quasiment vide, à l’exception d’un fabuleux métier à tisser au cadre couvert de dorures.

— Si tu acceptes mon offre, tu pourras t’installer ici, j’espère que la pièce est assez grande pour accueillir ton atelier, tu auras accès à la meilleure des soies et aux matériaux les plus nobles.

— Je ne sais pas quoi vous dire mon seigneur, je veux bien essayer mais pour la soie je préfère utiliser mes « fournisseurs ». Et j’ai une seule requête.

— Ce que tu veux, dis moi tout. Insista le seigneur.

— Personne ne devra faire de mal aux araignées si je m’installe à la villa.

— Curieuse demande, j’accepte à condition que tu me dise pourquoi.

Sans un mot, la tisseuse tendit son bras nu et dégagea sa nuque. Des grandes pattes noires avancèrent lentement, et la superbe araignée dévoila ses yeux multiples, restant à moitié cachée sous la longue chevelure brune. Entre fascination et écœurement, Alcibiade laissa échapper sa surprise et s’avança. Arachné lui expliqua qu’elles étaient ses amies et ses ouvrières, que sans savoir pourquoi, depuis son plus jeune âge, elle parvenait à se faire comprendre des bêtes à huit pattes. Une voix soudaine, aussi sensuelle que méprisante trancha subitement dans le vif.

— C’est donc ça, la tisseuse plus talentueuse que les Dieux ?

Une femme à l’élégance et au charme sans pareil fit son entrée, dans un long chiton blanc éclatant légèrement transparent. Ni bijoux, ni accessoires ne venaient entacher sa splendeur surnaturelle. Elle captait absolument tous les regards, et pourtant, nul ne saurait la décrire précisément, ni même dire de quelle couleur était ses cheveux. Elle incarnait le reflet de la perfection dans l’esprit de chacun.

— Et … Vous êtes ? Bafouilla Alcibiade, hébété par la magnificence de l’inconnue.

— Oh je suis tout à la fois petit homme, je vois et j’entends beaucoup de choses, et l’une d’elle m’a mené jusqu’à la tisseuse, que toi et d’autres ici prétendent meilleure que les Dieux.

Le seigneurs et les nobliaux se sentirent mal à l’aise, cette femme sans nom les soumettait par sa simple présence, elle dégageait une aura divine. Une force invisible et pourtant bien palpable accompagnait chacun de ses mots et de ses mouvements. Alcibiade tenta de sauver les apparences, il était tout de même sous son toit.

— Voyons c’était sous l’émotion d’une telle œuvre, son talent est indéniable mais il va de soit que nul n’égale les Dieux, ni la Création.

— Vous devriez prendre garde à vos paroles, n’oubliez jamais qu’il y aura toujours quelqu’un pour vous entendre. Rends toi compte, tes mots m’ont fait descendre de ma demeure céleste. Elle s’avança prés d’Arachné. Dit moi, jolie petite chose, acceptes-tu de prouver tes compétences en m’affrontant ? Ici et maintenant, dans un concours de tissage.

— Madame s’il vous plait, je ne voudrais pas être impolie, je ne suis pas venue pour cela et votre présence me met mal à l’aise.

Calliste s’interposa et poussa Arachné derrière elle.

L’inconnue éclata de rire puis rectifia ses propos.

« Ce n’était pas une question. N’as-tu pas compris qui j’étais ? » Sa voix se mua en un grondement de tonnerre, le sol s’ébranla d’un tremblement profond, ses yeux se transformèrent en un brasier de colère. « Tu me dois l’air que tu respires,  l’eau que tu bois et la terre que tu foules ; tu me dois jusqu’à ton existence, vous tous ici, êtes ma création ! Je suis la Mère, votre Mère. Pendant que d’autres souffrent, vous jouissez de plaisirs sans pareils, et plutôt que de louer ma grâce et celle des miens, vous vous gonflez d’orgueil et d’arrogance ! Votre manque de foi est consternant, je suis venue vous rappeler votre leçon. Alors prouves moi ta valeur, prouves moi que j’ai tort de m’offusquer de la sorte, humaine ! »

Elle ferma son poing et Calliste s’effondra à genoux, incapable de respirer. Il luttait pour inspirer, se débattait, mais son corps ne lui obéissait plus. Nul dans l’assistance n’osa interférer, pas même les hommes d’armes, tétanisés par l’apparition de la Déesse.

— Assez ! Hurla Arachné en larme. Laissez-le, je ferais ce que vous voudrez, mais ne le touchez pas !

Dans sa colère et son désespoir, inconsciemment, elle implora. Non pas l’aide des Dieux, mais de ses seules amies. En quelques secondes, des araignées de toutes tailles et couleurs s’infiltrèrent dans la pièce, encerclant la divinité, elles menaçaient de lui bondir dessus en agitant leurs pattes.

— Bien, voilà qui devient intéressant petite Arachné. S’amusa la Mère.

Elle relâcha son emprise, Calliste reprit son souffle in-extremis, sa gorge et ses poumons le brulèrent quand l’air y entra de nouveau, ravivant son corps sur le point de s’éteindre. Et tandis que les larbins d’Alcibiade amenèrent un second métier à tisser pour le concours, la naïve jeune femme se jeta dans les bras de son amour qu’elle crut perdre.

— Doucement, ça va aller ne t’en fait pas … Murmurait-elle affolée.

— Tu n’aurais pas dû accepter de l’affronter, tu t’es condamnée. Qu’as-tu fait ma belle Arachné ?

— Mais elle t’aurait tué !

— Ne comprends-tu pas ? C’est Shylenne, la Mère des Dieux, que tu sois meilleure qu’elle ou non peu importe, elle a déjà gagné dans tous les cas.

Tous les invités se pressèrent à l’entrée de la pièce, le concours allait débuté. Alcibiade énonça les règles du duel : « Vous êtes libres d’utiliser la technique de votre choix, lorsque le sablier sera vide, vos toiles seront jugées par les gens ici présent. Que la meilleure gagne ! » Il retourna le sablier et tous retinrent leur souffle.

La Déesse s’assit sur son tabouret, les bras croisés, deux aiguilles se mouvaient avec précision selon ses désirs. Le maillage de la toile se tissa à une vitesse prodigieuse, les fils de couleurs dansaient autour du cadre et venaient se piquer avec exactitude. De son côté, la pauvre Arachné totalement dévastée, tissait dans le chagrin. Jamais avant ce jour elle n’avait songé à perdre son amour, ce traumatisme devint en quelques secondes son unique pensée. Ces grand yeux d’ambres fixaient le vide, incapable de retenir ses larmes douloureuses, elle poursuivit quand même son travail avec détermination et passion, aidée par les formidables ouvrières à huit pattes.

Les deux femmes achevèrent les toiles en même temps, avant que le dernier grain de sable ne s’écoule. Personne n’osa s’exprimer, les juges désignés passèrent les uns après les autres pour examiner les deux œuvres. Celle de la Déesse était parfaite, la juger relevait du sacrilège, elle sublimait l’art. Elle représentait l’intégralité du panthéon Divin régnant sur le monde, trente-trois êtres supérieurs réunis dans une cour céleste où le vol des anges remplace celui des oiseaux. Même Alcibiade laissa échapper son émerveillement en la contemplant. Mais lorsqu’ils virent le travail d’Arachné, une profonde émotion s’empara d’eux, si bien que certain ne purent se retenir de pleurer. Peu à peu, toute l’assistance se groupa autour de l’œuvre de la jeune femme, et dans le silence, le verdict fut rendu. La Déesse devint folle de jalousie, elle venait de leur offrir la perfection tissée de sa propre main, cette toile était une véritable relique, et pourtant ces misérables créatures préféraient admirer la normalité, la médiocrité. D’un revers du bras elle fracassa son métier à tisser, la colère divine transforma sa voix en échos diaboliques, ses yeux se changèrent en rubis éclatant de sang. « Comment osez-vous m’offenser, moi qui vous ai enfantés ! Qu’a donc fait cette pathétique chose pour mériter votre amour ? » Elle arracha le travail d’Arachné et la tisseuse chuta sous la violence du mouvement. Calliste la rattrapa de justesse et tous deux se retrouvèrent au sol, prêts à faire face ensemble au terrible jugement.  Mais la Mère s’arrêta soudainement, les yeux rivés sur ce qui avait ému toute l’assistance. « Comment ? C’est impossible … Tu n’es qu’une humaine …» murmura-t-elle. La toile qu’elle tenait dans sa main représentait trait pour trait la scène en train de se dérouler. Les deux amants à terre, impuissants, Calliste faisant rempart de son corps face à la toute puissance de la Furie céleste brandissant l’œuvre. Et en prêtant attention, elle vit que le motif se répétait indéfiniment dans la toile de la toile. Une fatalité anticipée pleine de tragédie qui déstabilisa la glorieuse Shylenne. Furieuse, elle déchira l’œuvre et Arachné hurla de douleur, elle se débattit violemment dans les bras de Calliste.

« Pourquoi ? Pourquoi tu t’acharnes contre nous ! Je n’ai jamais rien demandé si ce n’est ma part de bonheur ! Tu n’as pas le droit de défaire mon travail ! Tous ce que je fais, je le fais avec Amour, toi qu’est ce qui tu y connais à l’Amour perchée dans tes nuages … Je ne veux pas de tes miracles si c’est pour servir ton narcissisme, tu demandes que l’on te donne pour recevoir, et en cela tu ne mériteras jamais mon Amour, alors laisse nous vivre ! »

Venant de toute part, répondant à la détresse de leur maitresse, des légions d’arachnides envahirent la pièce en courant sur les murs de marbre blanc. Leurs milliers de pattes cliquetaient sans discontinuer sur les parois en un flot démentiel.  Certains spécimens étaient énormes, aussi gros que des porcelets, leurs crochets meurtriers suintant de venin, de véritables reines dominant la nuée. Une terrible panique s’empara des invités, ils se piétinèrent les uns les autres en s’échappant de la villa. Au milieu des cris et de l’affolement, des pieds fracassèrent des mâchoires, des corps roulèrent dans les escaliers, le fracas des os faisait échos aux hurlements hystériques. Alcibiade se précipita vers Arachné pour la supplier d’arrêter cette folie. Trop tard, les araignées se jetèrent sur la Déesse, la recouvrirent complètement. En un instant, l’apparition de perfection disparue, ensevelie sous un monticule grouillant et velu. La jeune tisseuse se releva, et pour la première fois de sa vie, la colère se lisait sur son visage d’ordinaire marqué par la gentillesse. « Je n’ai jamais rien fait de mal dans ma vie, je ne demande rien aux tiens, ni aux miens, je veux juste vivre heureuse. C’est ma vie, mon destin ! »

Un rire retentit de toutes parts, étrange, à la fois moqueur et terrifiant. Le temps se figea soudainement, seule Arachné échappa à l’immobilité. L’écho de Shylenne lui dit.

« Tu ne comprends pas … J’admirerai presque ta détermination si elle n’était pas si futile et malgré ce qui va suivre, sache que je ne t’en veux pas, je te pardonne et JE te comprends quoique tu en penses pour l’instant. Chacun d’entre vous êtes l’un de mes nombreux reflets, c’est pourquoi je t’aime … Mais je ne peux pas permettre ton insolence, tu dois être punie petite Arachné, tu dois servir d’exemple. Avant que je ne réduise en cendre les seules choses qui comptent pour toi, laisse moi te demander, comment pourrais-tu contrôler ton destin si ce n’est pas toi qui distribue les cartes ? Le libre arbitre et la liberté ne sont qu’illusion mon enfant … Pardonne moi. »

Arachné s’effondra à genoux, elle repensa aux paroles de Calliste et se maudit elle-même de ne pas l’avoir écouté, se détesta d’être ce quelle était. Le monticule immobile d’araignées s’embrasa subitement de grandes flammes plus brulantes que les Enfers. Puis ce fut au tour d’Alcibiade de prendre feu. Sans cris ni douleurs apparentes, il se consuma, son corps craqua comme des bûches incandescentes jusqu’à s’effondrer en un amas de cendre. L’atroce odeur du bûcher imprégnait les lieux, collait aux étoffes et soulevait le cœur. Horrifiée, proche de la démence, la tisseuse voulu se jeter dans les bras de Calliste, un étaux invisible l’entrava. Elle hurla à la mort.

— Non ! Arrête, pas lui je t’en supplie ! Fais de moi ce que tu veux mais laisse-le, par pitié !

— Tu dois retenir la leçon, je suis désolée. Murmura la Déesse.

Impuissante, désemparée, elle fixa une dernière fois les yeux verts du beau Calliste, alors que les flammes débutaient leur office. Elles le réduisirent lentement en un tas de chair calcinée, laissant tous le temps nécessaire à l’horreur et au traumatisme pour s’imprégner en Arachné. Le crâne carbonisé encore fumant, roula aux pieds de la jeune femme, seul reste de son unique Amour. Elle pouvait traverser n’importe quel calvaire du moment qu’il était prés d’elle, mais jamais elle n’avait songé à l’inverse, son esprit se refusait à concevoir une telle désolation. Et pourtant, quand l’emprise se relâcha, l’impensable devint sa réalité. Arachné se retrouva seule, abandonnée aux griffes du destin, entourée par la mort et les cendres.

 

À suivre …

 

Arachné, Fileuse du Destin : Part III

 

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Chaos créatif sans limites auteur des Chroniques de Pangréa. Passionné de l'imaginaire sous toutes ses formes, vétéran du joystick et nerd à temps pleins, j'ai choisi l'écriture comme moyen d'expression.

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